PRÉSENTATION DU NUMÉRO  3

Foudil DAHOU et Belabbas BOUTERFAS, zaimazzou@gmail.com; abouterfas@hotmail.com

 

Dans ce numéro thématique de la revue RAL, consacré au phénomène du Plagiat, les auteurs interrogent, à partir d’angles toujours différents, les diverses pratiques dans la conception et la rédaction d’écrits littéraires et scientifiques. Chacun, à partir d’un centre d’intérêt lié à son domaine de recherche, lève le voile sur une zone d’ombre et ouvre une piste de réflexion sur le concept de plagiat. Pour les uns, le plagiat est ce phénomène contre lequel il est nécessaire de mettre en place des stratégies de lutte afin d’en atténuer les effets. Pour les autres, il convient de relativiser et de réfléchir même sur la cohabitation avec ce phénomène en se demandant s’il existe un écrit littéraire ou scientifique «original».

Il s’agit donc de savoir quel sens on doit raisonnablement, quel sens on peut concrètement, quel sens on veut véritablement donner à une démarche anti-plagiat : psychanalytique, juridique, historique ; simplement académique ? Ou encore, toute autre ? Paresse intellectuelle, ignorance fondamentale ou bien défi insolent ? Tel un caméléon, le plagiat tente de se fondre, en particulier, dans le paysage textuel des écrits universitaires ; essaie de confondre singulièrement l’éthique, la déontologie et la conscience sincère.

Prétexte à toutes les attitudes de l’esprit, l’acte plagiaire ne semble nullement redouter l’intransigeance de certaines postures guindées. fort de la fausse idée de l’aspect incontournable de son acte, le plagiaire recherche la récupération médiatique si bien que « les médias numériques français se penchent sur le plagiat sans s’interroger sur l’écriture et la reprise mais seulement pour faire vaciller le sens des valeurs et inquiéter collectivement le goût de la vérité ». David Douyère et son équipe exposent ainsi les constantes du récit de dénonciation et montrent que ce traitement du plagiat ne peut qu’opacifier le phénomène qui devient une «affaire» aux mains des internautes.

Cette sourde manipulation travaillant au renversement de l’intertextualité et à la perte de la légitime imitation comme source première d’inspiration ne manque pas cependant d’inquiéter et Nadège Langbour pour qui la distinction devrait être faite entre cette intertextualité qui aurait une fonction didactique et le plagiat produit par certains écrivains. Chahrazed Ouahab qui revendique justement « l’imitation [comme] un vaste lieu de réflexion sur la question de l’influence, de l’identité et de l’originalité en littérature ».  Piège de l’apparente incontradiction : « difficile cohabitation », prévient Abdelkader Benarab pour qui il s’agit « d’atténuer les effets d’une polarisation irréductible, introduite par un biais cognitif qui réfracte le traitement asymétrique de la question.»  Il craint cette situation d’aporie souvent liée à la problématique de l’intertextualité dont le plagiat est l’une des composantes. L’exemple des frontières qu’ils tracent entre plagiat et le copier-coller lié à la fraude sont d’une pertinence extrême.

 

Pourtant, souligne et insiste Geneviève Koubi, il convient d’être très vigilant. En littérature, le plagiat change de dimension «Lorsque les idées volées sont exploitées intelligemment, lorsque, ainsi retravaillées, elles aboutissent à des développements nouveaux et novateurs. » Alors y a-t-il plagiat, interroge-t-elle ?

c’est pourquoi, il importe, propose Kathy Similowski « de dissocier plagiat littéraire et contrefaçon intellectuelle en droit français, en tentant de cerner ce qu’est dans le champ littéraire et juridique une œuvre en tant que création originale d’un auteur. »

c’est une autre manière plus judicieuse de prévenir l’acte de plagiat. En fait, « la première précaution à adopter », selon Christophe Premat, consiste en « […] un apprentissage de la critique des sources dès les premiers niveaux universitaires.» Il ajoute que le travail sur les sources de documentation est primordial. Dans cet esprit, il expose les résultats d’une expérimentation menée en 2018 auprès de publics d’apprenants sur l´utilisation de ces sources.

Une telle initiative, visant à initier les étudiants des différents cycles universitaires, suggère Kisito Hona, met en place une démarche synthétique et méthodique et essaye d’approfondir les connaissances sur le plagiat et ses définitions, sur ses causes, sa typologie et les moyens de sa détection. Dès lors, seule une connaissance avérée des retombées d’un acte injuste et sa saine compréhension assurent à tout un chacun de se dépasser, d’assumer sa part de responsabilité dans l’économie de production du savoir. Car, propose Corinne Mencé-Caster, interrogeons-nous sur ce qu’est la propriété privée, les territoires qui lui sont impartis et parallèlement engageons une réflexion sur notre propre posture par rapport au savoir des autres. Et de continuer son analyse sur le degré de «contribution» du plagiaire qui mènerait à la transformation de l’objet volé se demandant si dans ce cas précis, le vocable de plagiaire est pertinent.

C’est finalement une question d’altérité en miroir ; un effet domino auquel personne ne peut impunément échapper sinon, peut-être, en collant les morceaux, les fragments, les centons. De la pistation. Sinan Anzoumana introduit le sujet en rappelant la collusion historique entre l’art du collage et la littérature. « D’où cette ouverture du champ du texte à toutes sortes d’invasionsIl s’interroge sur la manière avec laquelle le collage dans le cas simonien pourrait «constituer un levier à une posture narrative subversive et court-circuiter ainsi la question du plagiat dans le contexte néo-romanesque.»

Est-ce en soi un grand bien, un grand mal ? Foudil Dahou pose le problème autrement : on veut, on peut, on doit penser de manière différente mais il appartient « à chacun de choisir, de décider et d’assumer l’acte fondateur de sa présence ou de son absence […].» Le plagiat est un choix lié à notre insouciance/conscience et le reflet de la psychologie de chacun de nous. 

Les contributeurs de ce numéro 3 de RAL ont su faire dialoguer, avec beaucoup de finesse, les pensées et les convictions intellectuelles avec le seul souci de reconsidérer, à la fois objectivement et subjectivement, un phénomène de société refugié au cœur même de l’altérité souveraine ; cette altérité extrême que tout intellectuel bien inspiré tente de communiquer et de partager avec l’être, l’avoir et le devenir d’Autrui. De crime de lèse-majesté, point. De l’hésitation, parfois. Du calcul, jamais. De l’ouverture, toujours.

Dans un entretien intitulé Sémiotique et philosophie du signe, réalisé par Mokhtar Zoaoui, Jean-Marie Klinkerberg nous livre sa propre conception de la sémiotique, des rapports qu’entretient celle-ci avec la philosophie du signe, de sa rencontre avec la rhétorique, ainsi que d’autres questions. « L’état d’éveil qui doit être celui de tout scientifique : celui-ci doit toujours s’étonner, même et surtout des choses qui semblent aller de soi […] ». 

Cet étonnement créatif est également celui des contributeurs de la rubrique Varia qui, dans la variété et la diversité de leurs centres d’intérêts respectifs, préconisent des démarches réflexives que traversent souvent « des idéologies conflictuelles » (Atmane Seghir), la quête « [d’]une cohérence entre un foisonnement désordonné d’expériences violentes » (Naïma Ouriachi), et les effets de « l’absence d’une pratique écrite régulière » (Khadidja Ouali). Néanmoins, il serait fort imprudent de s’arrêter aux « ingrédients du mensonge littéraire » (Issam Maachaoui) dans la mesure où le silence entrave très souvent l’action. Parce que « les influences varient et s’interfèrent selon les contextes et la spécificité des acteurs » (Mariem Khereddine), il importe en conséquence de repenser posément nos actes, nos actions et nos activités. 

Que retenir donc des contributions à ce numéro trois de RAL, sinon le prétexte d’une recherche esthétique où l’écriture annonce et dénonce, voile et dévoile, dramatise et dédramatise un acte hautement humain, lieu d’une perpétuelle lutte du langage. Cette lutte du langage, la peinture l’exprime autrement, avec ses propres signes faits de tons et de couleurs. L’artiste-peintre, Amar Taleb, nous en donne ici un puissant hommage où la force du mariage et de l’harmonie des couleurs chaudes de La Liseuse réchauffent passionnément les cœurs et réjouissent intensément les yeux.

Janvier 2019